La révision par les pairs, pas juste pour les scientifiques

Par Vincent Denault

La rédaction et la publication d’articles scientifiques, révisés par les pairs, ainsi que la lecture d’autres articles sont des activités faisant partie du quotidien des scientifiques. Toutefois, pour les professionnels de la gestion des ressources humaines qui n’effectuent pas de recherche universitaire, connaître le processus de la révision par les pairs peut, a priori, sembler inutile. Cependant, cette connaissance est un outil d’autodéfense intellectuelle incroyable, notamment afin de les aider à développer de meilleures pratiques.


Qu’est-ce que la révision par les pairs?


Après avoir effectué un travail de recherche, les scientifiques le présentent généralement dans un manuscrit où les étapes précédant les résultats sont décrites en détail. Par exemple, une revue de la littérature sur le sujet de la recherche ainsi que la méthodologie et l’analyse des données seront présentées. Les résultats seront ensuite détaillés et discutés à la lumière d’autres articles. Autrement dit, à la lecture du manuscrit, une personne familière avec le sujet de la recherche sera en mesure de relever les erreurs qui auraient pu fausser le travail. Le manuscrit est ensuite soumis à un journal scientifique. L’éditeur du journal l’envoie à des experts pour qu’une évaluation critique soit effectuée, après quoi le manuscrit peut notamment être accepté pour publication dans le journal scientifique. Il devient alors un article scientifique, révisé par les pairs, lorsqu’il est publié. Le manuscrit peut aussi être refusé. Le taux de refus de certains journaux scientifiques peut avoisiner 90 % [1].


En résumé, l’article scientifique, révisé par les pairs, a généralement fait l’objet d’une évaluation critique, mais aussi, et peut-être surtout, est maintenant accessible à la communauté internationale des scientifiques qui peuvent le confirmer ou le critiquer en toute connaissance de cause, parce que les étapes précédant les résultats sont décrites en détail. La révision par les pairs est une caractéristique centrale de la science [2].


Quelle est l’utilité pour les professionnels?


Avant tout, une précision s’impose. La connaissance scientifique n’est pas un substitut à la connaissance expérientielle, c’est-à-dire la connaissance développée sur le terrain. En effet, les deux types de connaissances se complètent, puisqu’ils ont respectivement leurs forces et leurs faiblesses. Par exemple, l’applicabilité de la connaissance scientifique est parfois problématique. La connaissance expérientielle, quant à elle, peut être inadéquatement généralisée [3]. Par exemple, ce n’est pas parce qu’un programme ou une formation basés sur l’expérience de son promoteur « a fonctionné » dans un contexte ou avec une personne qu’il « fonctionnera » forcément dans un autre contexte ou avec une autre personne.


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Toutefois, puisque la rigueur est un attribut de la science, il n’est pas rare qu’elle soit invoquée explicitement (p. ex., en affirmant qu’un programme ou une formation sont basés sur des découvertes récentes en neurosciences) ou implicitement (p. ex., en utilisant un jargon scientifique) pour tenter de crédibiliser le programme ou la formation, même si aucun article scientifique, révisé par les pairs, ne l’appuie réellement. Autrement dit, des promoteurs de programmes ou de formations peuvent tenter de tirer profit de la crédibilité de la science tout en ignorant ou négligeant les règles de la science. Des professionnels de la gestion des ressources humaines qui ne démasquent pas l’imposture pourraient alors allouer à un programme ou à une formation du temps et de l’argent qu’ils n’auraient pas alloués s’ils avaient connu sa véritable nature. Puisque la perte de temps et d’argent peut aussi entraver la mise en place de programmes ou de formations appropriés et véritablement basés sur de la science, le développement de meilleures pratiques peut donc être compromis.


Pour cette raison, lorsque la science est invoquée, les professionnels de la gestion des ressources humaines devraient, dans un premier temps, afin de déterminer si oui ou non un programme ou une formation est scientifique, poser systématiquement la question : quels sont les articles scientifiques, révisés par les pairs, qui appuient le programme ou la formation? Dans un deuxième temps, les références offertes devraient être vérifiées parce qu’il n’est pas rare que les propos des scientifiques soient déformés afin de justifier des concepts douteux. D’ailleurs, il importe de ne pas se satisfaire d’un article, puisqu’un article peut aller à l’encontre d’un consensus scientifique, faire l’objet d’une critique, voire d’une rétractation. Parfois, des articles douteux réussissent même à être publiés, cela n’ayant rien d’étonnant puisqu’environ 2,5 millions d’articles sont publiés chaque année [4]. Enfin, rien n’empêche de contacter des scientifiques pour avoir leur avis. Plusieurs sont heureux de répondre aux questions des professionnels.


Bonne foi et bonne pratique, des synonymes?


Plusieurs des promoteurs de programmes et de formations qui invoquent la science, alors que leurs programmes et leurs formations n’ont aucune validation scientifique, sont probablement de bonne foi. Ils croient sans doute franchement, mais sans comprendre le processus de la révision par les pairs (et surtout son importance dans le développement de la connaissance scientifique), que leurs programmes et leurs formations s’inscrivent dans une démarche scientifique. Toutefois, bonne foi n’est pas synonyme de bonne pratique. Promouvoir auprès des personnes en position d’autorité des concepts n’ayant fait l’objet d’aucune validation scientifique, alors que ces personnes croient le contraire, peut avoir de malheureuses conséquences.


Références :


[1] American Psychological Association (2017). Summary report of journal operations, 2016. American Psychologist, 72(3), 499-500.

[2] Larivée, S. (2014). Quand le paranormal manipule la science. Montréal : Multimondes.

[3] Denault, V., & Jupe, L. (2018). Aviation security and the TSA's behavior detection: Why effective academic and practitioner dialogue is vital. Frontiers in Psychology, 9, 240.

[4] Boon, S. (2017). 21st Century Science Overload. Repéré à http://blog.cdnsciencepub.com/21st-century-science-overload/


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