Il y a quelques mois, j’accompagnais un comité de direction en pleine intégration post-fusion. Deux entreprises, deux cultures, deux façons de décider. Sur le papier, tout semblait aligné : la stratégie, les synergies, les économies d’échelle. Toutefois, dans la salle, la réalité était tout autre.
Chacun observait l’autre, mesurait ses réactions, ajustait sa posture. Les échanges étaient polis, les discussions avançaient, mais quelque chose d’essentiel demeurait en suspens : la confiance, qui prenait son temps.
Sous la surface coexistaient en fait deux régimes distincts : deux façons d’exercer l’autorité, deux rapports au temps, deux définitions implicites de ce qui compte réellement. Rien de cela n’apparaissait dans les organigrammes.
Pourtant, cette dynamique se révélait ailleurs : dans des décisions prises en réunion puis appliquées à moitié sur le terrain, dans des équipes qui continuaient de fonctionner selon leur propre logique, leur propre hiérarchie implicite et leur manière de donner du sens aux choses.
C’est là que réside la complexité des transformations, une complexité que je n’avais pas pleinement mesurée au début de ma carrière. À l’époque, je croyais que l’essentiel du travail se jouait dans la structure, le plan ou la gouvernance. En réalité, il se trouvait ailleurs.
Une organisation vit à travers ce qui y circule. Les informations peuvent se partager librement ou se concentrer entre quelques mains. Les décisions peuvent remonter dans la hiérarchie ou se construire ailleurs, de façon plus informelle. Quant à la confiance, elle se développe lentement et, lorsqu’elle ne trouve pas sa place, emprunte souvent d’autres chemins.
Dans les intégrations que j’accompagne, le premier choc est rarement celui qu’on avait anticipé. Les organisations se préparent généralement aux différences visibles (les processus, les outils, les structures, etc.).
Elles sont toutefois beaucoup moins prêtes à composer avec les différences invisibles : celles qui se révèlent dans ce qu’on dit dans les couloirs plutôt qu’en réunion, dans ce qu’on considère comme une décision définitive ou comme un simple point de départ, ou encore dans ce qu’on définit implicitement comme « la bonne manière de faire les choses ».
J’ai vu des fusions techniquement réussies demeurer fragiles pendant des années pour cette raison. Deux équipes continuent alors de coexister tout en conservant leurs réflexes, leurs appartenances et leurs codes respectifs. L’organigramme dit « nous ». La culture, elle, continue souvent de dire « eux » et « nous ».
La décision vient rarement de l’individu qui doit ensuite la porter. Les fusions et acquisitions se décident souvent en haut, au niveau de la société mère, du conseil ou du fondateur. Ce sont cependant les leaders opérationnels qui héritent de l’annonce à faire, de l’énergie à maintenir et de la confiance à instaurer, alors que leurs propres doutes sont encore bien présents.
C'est une position que je connais bien pour l'avoir observée de près. On n'a pas le temps d'évacuer vraiment ce qu'on ressent. On prépare le plan de communication, on choisit les mots, on calibre le ton. Et on se retrouve face à ses équipes dans la bonne énergie, parce qu'on sait que c'est nécessaire, parce qu'on fait preuve de professionnalisme, parce que c'est son rôle.
Mais les équipes lisent ailleurs. Elles lisent ce qui se dit dans les couloirs, autour de la machine à café ou après un deuxième verre lors d’un 5 à 7. C’est souvent là que la véritable information circule, et c’est aussi là que le décalage entre le discours officiel et l’expérience vécue finit inévitablement par apparaître.
Le paradoxe, c’est que les dirigeants et dirigeantes qui ont déjà traversé ce type d’opération savent généralement très bien ce qui les attend. Ils et elles mesurent l’ampleur des efforts à venir, la durée réelle de l’intégration et la fatigue qu’elle génère. Mais cette lucidité arrive souvent au mauvais moment : celui où les équipes, elles, sont déjà épuisées par l’incertitude liée à l’annonce. Or, dans une fusion et acquisition, le temps joue rarement en faveur de qui que ce soit.
Une transformation progresse rarement de façon linéaire. Elle avance plutôt par à-coups, à travers une série de déséquilibres successifs. Ce qui apparaît comme de la résistance traduit parfois simplement un système en quête d’un nouvel équilibre. À l’inverse, ce qui ressemble à un consensus peut aussi masquer une forme de capitulation silencieuse.
Avec le temps, j’ai appris à regarder les zones de tension autrement : comme des indicateurs utiles. Elles révèlent les endroits où les deux systèmes se sont rencontrés en surface, sans encore réellement se rejoindre en profondeur, là où la rencontre demeure formelle, courtoise, mais encore provisoire.
C’est justement à cet endroit que, souvent, se joue l’essentiel. Dans ces conversations qu’on hésite encore à rapporter parce qu’il est trop tôt, parce que tout reste fragile ou parce que le risque semble trop grand. En apparence, rien ne se passe. Pourtant, tout est déjà en train de se préparer. Ce qui émerge alors, bien souvent, c’est la découverte que deux équipes peuvent parler la même langue sans réellement se comprendre.
Quand deux organisations fusionnent, ce sont aussi deux histoires qui entrent en contact. Deux façons de comprendre le succès, l’effort, la confiance ou l’engagement. Pourtant, ces mots agissent souvent comme des contenants auxquels chaque culture attribue un sens différent.
Prenons justement l’engagement. Dans une organisation, être engagé signifie faire le kilomètre supplémentaire : accepter davantage de projets, rester plus longtemps, se rendre disponible au-delà de ce qui est attendu. Dans une autre, cela veut plutôt dire être pleinement présent dans ce qu’on fait, se donner entièrement dans l’instant, prendre des risques et s’impliquer sans réserve. Les deux visions sont sincères et cohérentes, mais lorsqu’elles ne sont pas explicitées, chacun finit souvent par interpréter le comportement de l’autre comme un manque d’implication.
Le moment où ces différences se cristallisent est souvent celui de la gestion de la performance. D’un côté, une organisation arrive avec un système structuré (OKR, évaluations annuelles, courbe de Gauss, formation des leaders, etc.), tandis que, de l’autre, l’approche est plus directe (p. ex. qui sont les plus performants, comment les récompenser, et que fait-on des moins performants?).
Sur le fond, les deux approches peuvent se rejoindre, mais les représentations de la gestion qui les sous-tendent sont parfois si différentes que, lorsqu’elles ne sont pas explicitées, elles génèrent des mois de friction, de méfiance et de décisions qui peinent à s’appliquer.
C’est pourquoi une intégration réussie passe d’abord par la construction d’un vocabulaire commun. Non pas des valeurs affichées sur les murs, mais une compréhension partagée de ce que ces mots signifient ici, ensemble, maintenant.
Cela exige des leaders une capacité rare : celle de soutenir la complexité sans chercher à la résoudre trop rapidement, tout en créant les espaces nécessaires pour que ces représentations puissent se confronter, se négocier et éventuellement se rejoindre.
Car la transformation réelle se joue rarement dans le plan approuvé par le conseil d’administration. Elle prend plutôt forme dans ces moments où quelqu’un finit enfin par demander : « Quand tu parles de performance, qu’est-ce que ça veut dire pour toi? »
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