Il est 5 h 30. J’ouvre un œil. Avant même de me lever, une partie de mon cerveau est déjà en action. Le courriel auquel je dois répondre. La rencontre de cet après-midi avec ma gestionnaire. Le client qui attend un retour. Mon entraînement prévu ce matin. L’article que je dois terminer. Le rendez-vous chez le dentiste à déplacer. Le souper de vendredi avec les amis. Le message de ma mère auquel je n’ai pas encore répondu. La personne que je devais rappeler pour une demande d’offre de service. Le lavage à plier. La tâche de facturation qui prendrait cinq minutes, mais que je reporte depuis trois jours. Je n’ai même pas posé les pieds par terre que la journée a déjà commencé dans ma tête.
J’ai 52 ans. Je le dis avec beaucoup d’humilité. Je ne suis pas en début de carrière. J’ai traversé des périodes exigeantes dans ma vie. J’ai connu des échéanciers serrés, des mandats complexes, des semaines chargées, des décisions difficiles. J’ai accompagné des leaders, des spécialistes et des organisations dans des moments de transition. Je connais l’importance de l’adaptation, de la rigueur, de la collaboration et de la présence aux autres. Pourtant, depuis quelque temps, je me surprends à penser la même chose : est-ce moi ou tout est devenu plus intense?
Je ne parle pas seulement de la quantité de travail. Bien sûr, les journées sont pleines. Les agendas débordent. Les priorités s’empilent. Mais ce qui me frappe le plus, c’est la vitesse à laquelle tout circule, change et demande une réponse. C’est tout simplement étourdissant, vertigineux! Le travail n’attend plus toujours son tour. Il entre par plusieurs portes à la fois : courriels, textos, plateformes virtuelles, invitations de dernière minute, notifications, messages sur LinkedIn, rappels automatiques, documents partagés, commentaires dans un fichier, suivi dans une conversation Teams. Tout semble arriver en même temps, avec l’impression implicite qu’il faudrait suivre le rythme et que je devrais mieux tenir la cadence.
Le virtuel a évidemment apporté des possibilités extraordinaires. Il nous permet de collaborer avec des gens qui ne sont pas dans la même ville, de gagner du temps sur les déplacements pour le consacrer à l’entraînement, de rejoindre la clientèle plus facilement et de maintenir des liens malgré la distance. Je ne voudrais pas revenir complètement en arrière. Mais il faut aussi reconnaître ce que cette accessibilité constante a changé. Avant, quitter un lieu de travail créait une forme de coupure physique. Aujourd’hui, le travail nous accompagne souvent dans notre poche, sur la table de cuisine, dans le salon, parfois même dans des lieux très intimes…
À cela s’ajoute la multiplication des rôles. Dans une même journée, on peut être consultante, gestionnaire de projet, collaboratrice, coach, entrepreneure, collègue, conjointe, amie, fille, voisine, citoyenne. On veut bien faire. On veut être fiable. On veut répondre aux attentes. On veut contribuer. On veut être présente pour les gens qu’on aime. On veut prendre soin de sa santé, garder du temps pour son couple, soutenir ses amies et ses amis, demeurer engagée dans son travail et, idéalement, ne pas s’oublier complètement en chemin.
Je viens de relire ce paragraphe. Je l’ai écrit au « on ». Peut-être aurais-je dû l’écrire au « je ». Suis-je la seule à vivre cela?
Le défi, c’est que tous ces rôles ne se présentent pas poliment les uns après les autres. Ils se superposent. On peut être en rencontre virtuelle tout en pensant au message d’une amie qui traverse une période difficile. On peut être à l’écoute de la clientèle tout en se rappelant qu’on doit réserver un rendez-vous médical. On peut vouloir être pleinement présente pour son conjoint le soir, mais sentir une partie de son esprit encore accrochée à une décision professionnelle. Et quand, en plus, notre conjoint est aussi notre collègue, imaginez alors la scène! Mais ça, c’est un autre sujet pour un autre article.
Je me demande parfois si l’intensité actuelle vient du volume ou du rythme. Nous passons d’un sujet à l’autre, d’un rôle à l’autre, d’une plateforme à l’autre, d’une urgence à l’autre. Chaque transition semble petite. Pourtant, accumulées, ces transitions exigent une énergie considérable.
En écrivant ces lignes dans le train vers Montréal, je me suis demandé si le problème était uniquement le rythme du monde autour de moi. Ou si, à force de vouloir optimiser mon temps, être efficace, contribuer davantage et ne rien laisser tomber, je participais moi aussi à cette accélération que je déplore parfois.
Hier, une collègue m’a demandé pourquoi je ne profitais pas du trajet pour lire un bon livre ou regarder une série. Excellente question. J’avais plutôt prévu écrire cet article. Après tout, c’était une bonne façon de gagner du temps. Brillant, non? Et pourtant, en regardant mon voisin écouter tranquillement un match de soccer de la Coupe du monde (Canada contre Qatar), une bière à la main, je me suis demandé si ce n’était pas moi qui avais besoin de ralentir un peu.
Peut-être que cette prise de conscience est particulièrement importante à mi-carrière. À 32 ans, on peut parfois confondre intensité et ambition. À 52 ans, on sait que l’énergie n’est pas infinie. On sait que la présence aux autres demandes de l’espace intérieur. Pas vrai?
Alors, à l’approche de la rentrée, je n’ai pas envie de me promettre simplement d’être plus organisée, plus productive ou plus disciplinée. Ce que j’ai davantage envie de me demander, c’est ceci : comment rester engagée sans être constamment happée? Comment collaborer sans me disperser? Comment être disponible sans devenir accessible en permanence?
Il n’y a sans doute pas de réponse simple. Mais peut-être que le premier geste consiste à reconnaître que le rythme effréné du travail n’est pas seulement une affaire individuelle de gestion du temps. Il reflète aussi une culture de l’urgence, de l’instantanéité et de la disponibilité constante.
Pour septembre, je ne cherche donc pas une résolution spectaculaire. Je cherche plutôt une façon plus consciente et intentionnelle d’aborder la rentrée. Revenir au travail, oui. Reprendre les projets, oui. Contribuer, collaborer, livrer, accompagner, certainement. Mais sans oublier que derrière chaque rôle, chaque mandat et chaque responsabilité, il y a aussi une personne qui tente de rester présente à ce qui compte vraiment.
Parce qu’au fond, le véritable défi n’est peut-être pas de faire davantage. C’est de réussir à demeurer pleinement présente pendant que tout semble accélérer autour de nous.
Maintenant, je ferme mon ordinateur et je vais écouter la Coupe du monde! 😉
Questions de réflexion après l’article :
Passionnée par le contact avec les gens, elle conçoit, anime et diffuse des formations auprès de leaders d’entreprise depuis une vingtaine d’années.
Facteur H est un espace convivial de référence francophone en ressources humaines pour rester à l’affût des nouvelles tendances et trouver des solutions concrètes et applicables aux défis organisationnels d’aujourd’hui et de demain.