La porte de l’ascenseur s’ouvre au huitième étage.
Isabelle marche rapidement vers son bureau, tête baissée. Ses yeux sont rouges. Elle évite les regards, traverse le corridor sans dire un mot et referme la porte derrière elle.
Quelques secondes plus tard, on frappe doucement.
Son patron entre, referme la porte.
– Isabelle… je ne peux pas faire comme si je ne voyais rien. Je vois bien que quelque chose a changé. Comment ça va, pour vrai?
Elle baisse les yeux.
– Ça va… merci.
Le silence s’installe.
Il prend une respiration.
– Écoute… je me doute que ça brasse à la maison. Qu’est-ce que je peux faire pour toi?
Les larmes roulent sur ses joues. Elle garde les yeux fixés au sol.
Puis, après quelques secondes :
– Je ne peux plus continuer à travailler à temps partiel. Ça va me prendre un temps plein.
La réponse vient presque instinctivement.
– Parfait. C’est effectif dès maintenant. Est-ce qu’il y a autre chose que je peux faire pour toi?
Elle éclate en sanglots. Il lui tend une boîte de papiers mouchoirs.
– Non… c’est déjà beaucoup. Si j’ai un job à temps plein, je vais être capable de passer à l’action.
Il hoche la tête.
– C’est tout ce que je te souhaite. On est là pour toi.
Cette scène pourrait sembler exceptionnelle.
Elle ne l’est pas.
Chaque jour, dans des organisations partout au pays, des situations semblables se jouent derrière des portes de bureau fermées. La violence conjugale ne s’arrête pas à la porte de la maison. Elle traverse aussi les milieux de travail. Et parfois, une simple conversation (comme celle-ci) peut devenir le début d’une sortie possible. C’est précisément ce lien entre violence conjugale et milieu de travail que cherche à mettre en lumière Anuradha Dugal, directrice générale d’Hébergement Femmes Canada.
Pendant longtemps, la violence conjugale a été considérée comme une affaire privée. Une réalité tragique, certes, mais qui appartenait à la sphère intime et non au monde du travail.
Aujourd’hui, les organisations sont confrontées à une évidence : les conséquences de la violence conjugale débordent inévitablement dans les milieux professionnels. Difficulté de concentration, absentéisme, isolement ou perte de motivation sont souvent les premiers signes visibles d’une réalité invisible.
À la tête d’Hébergement Femmes Canada, Anuradha Dugal travaille justement à faire tomber ce mur entre vie privée et vie professionnelle. L’organisme qu’elle dirige soutient plus de 600 maisons d’hébergement à travers le pays et multiplie les initiatives pour que la violence conjugale soit reconnue comme une responsabilité collective, y compris au travail.
Si elle avait une minute devant une équipe de direction convaincue que la violence conjugale ne concerne pas l’entreprise, Anuradha Dugal irait droit au fait : « Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une victime de violence conjugale sur trois affirme que sa vie professionnelle est affectée et plus de 80 % disent que cela entraîne des conséquences directes sur leur travail. »
Mais au-delà des statistiques, elle rappelle une réalité essentielle : le milieu de travail peut devenir un facteur de protection pour les personnes qui subissent de la violence.
C’est souvent l’endroit où elles se sentent encore reconnues pour leurs compétences, où elles peuvent respirer et retrouver un certain sentiment de sécurité. Et si les organisations veulent devenir plus humaines, dit-elle, elles doivent accepter que les réalités personnelles font aussi partie de la vie professionnelle.
Le principal angle mort des organisations, ce n’est pas l’existence de la violence conjugale, c’est la manière dont elle se manifeste au travail.
Les signes sont rarement évidents :
Ces comportements sont souvent interprétés comme un manque d’engagement ou de motivation. Pourtant, ils peuvent cacher une réalité beaucoup plus lourde. « Les émotions se cachent souvent derrière des comportements, explique Anuradha Dugal. Quand le comportement change, la première question devrait être : comment puis-je aider? »
Les conséquences ne touchent pas seulement la personne concernée. Dans plusieurs équipes, des collègues savent ou soupçonnent qu’une situation difficile existe et soutiennent discrètement leur collègue, prenant davantage de responsabilités ou tentant de compenser.
Mais lorsque l’organisation reste silencieuse, la confiance peut se fissurer. Les membres du personnel peuvent avoir l’impression que seule la performance compte et non les personnes. À long terme, cela peut entraîner :
La question n’est plus seulement morale : elle devient aussi juridique. De plus en plus de cadres légaux et de conventions internationales reconnaissent que les employeurs ont la responsabilité d’assurer la sécurité physique, psychologique et émotionnelle des travailleurs et travailleuses.
Cela inclut les situations où la violence conjugale entraîne des répercussions au travail. Dans certains cas, si une situation connue n’est pas prise au sérieux et entraîne un incident, l’organisation pourrait même être tenue responsable.
Autrement dit : l’inaction n’est plus neutre.
À quel moment un employeur passe-t-il de spectateur à acteur?
Pour Anuradha Dugal, le basculement survient dès que l’on reconnaît que ces situations existent et que l’on accepte d’engager la conversation. L’objectif n’est pas d’enquêter ni de sauver la personne. Le rôle des gestionnaires est beaucoup plus simple et beaucoup plus humain : être accessible, écouter et orienter vers les ressources disponibles.
Lorsqu’un ou une gestionnaire observe ce type de changements, la question n’est pas de poser un diagnostic, mais d’ouvrir un dialogue.
La clé reste la conversation.
La question la plus simple demeure souvent la plus puissante : comment ça va? Posée avec sincérité, cette question peut favoriser la confiance. Et parfois, il faut simplement accepter le silence qui suit.
Lorsqu’une personne se confie, l’important n’est pas de prendre le contrôle de la situation. Il s’agit plutôt de l’accompagner, de l’écouter et de l’orienter vers les ressources disponibles, tout en respectant son rythme et ses choix. Il est bon de mentionner que bien que la majorité des victimes soient des femmes, presque le quart des victimes sont des hommes selon Statistique Québec.
Pour aider les organisations à mieux comprendre leur rôle, Hébergement Femmes Canada a développé une formation de 90 minutes destinée aux employeurs et aux gestionnaires. Celle-ci permet de mieux reconnaître les situations de violence conjugale, de comprendre les responsabilités organisationnelles et d’apprendre comment réagir de façon appropriée lorsqu’un employé ou une employée se confie.
C’est cette réalité qui a inspiré la campagne « Je la recommande » lancée par Hébergement Femmes Canada. L’idée est forte : imaginer une lettre de recommandation pour une personne dont la carrière est affectée par la violence qu’elle subit.
Pourquoi ce symbole?
Parce que la sécurité économique est souvent la clé qui permet aux victimes de quitter une relation violente. Sans revenu, sans emploi ou sans perspective professionnelle, plusieurs restent prisonnières de situations dangereuses.
Le travail peut alors devenir bien plus qu’un emploi : il devient une porte de sortie.
Au fil de ses années d’engagement, Anuradha Dugal a entendu de nombreux témoignages. Certains l’ont particulièrement marquée. Plusieurs victimes racontent que leur milieu de travail était le seul endroit où elles entendaient un message différent de celui qu’elles recevaient à la maison.
À la maison : « Tu n’es pas capable. Tu ne vaux rien. »
Au travail : « Tu fais un excellent travail. Tu as du talent. »
Cette reconnaissance peut sembler simple, mais elle crée parfois l’espace nécessaire pour que la personne commence à envisager un changement.
Petit à petit.
Un pas à la fois.
La violence conjugale est une réalité profondément humaine et organisationnelle.
En reconnaissant cette réalité, les employeurs ne deviennent pas des intervenants sociaux : ils deviennent simplement des acteurs responsables.
Parfois, il suffit d’un geste, d’une conversation ou d’un environnement de travail sécurisant pour changer la trajectoire d’une vie.
Et si la vraie question n’était plus de savoir si la violence conjugale concerne le travail… mais ce que les organisations choisissent de faire maintenant qu’elles le savent?
Sources :
Campagne : Je la recommande
Passionnée par le contact avec les gens, elle conçoit, anime et diffuse des formations auprès de leaders d’entreprise depuis une vingtaine d’années.
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