Face à l’avènement de l’intelligence artificielle (IA) en entreprise, le premier réflexe de nombreux décideurs et nombreuses décideuses reste dicté par une logique comptable : réduire les effectifs dès que la machine exécute une tâche. Pourtant, comme le démontre un article du MIT Sloan Management Review1, ce narratif d’une automatisation destructrice est fondamentalement erroné. Un emploi n’est pas une simple somme de tâches interchangeables. C’est un ensemble complexe d’expertises, de jugements critiques et d’interactions humaines. L’IA ne détruit pas les métiers : elle en reconfigure la structure profonde en aspirant les tâches répétitives pour amplifier les compétences proprement humaines. Le véritable défi de nos organisations n’est pas un surplus de talents, mais un déficit invisible de compétences adaptées.
Pour comprendre notre inertie, il faut se tourner vers le changement climatique. Si le niveau des océans montait de dix mètres en une seule nuit, la mobilisation serait instantanée. Mais le climat change par incréments (quelques millimètres par an), ce qui anesthésie notre sentiment d’urgence jusqu’au jour où les fondations de nos infrastructures se retrouvent submergées.
C’est exactement ce parallèle que met en lumière l’étude Crashing Waves vs. Rising Tides du MIT FutureTech2. L’IA ne déferle pas comme un tsunami subit : elle agit comme une marée montante (rising tide). Elle élève de manière continue et diffuse le niveau de performance technologique sur un spectre immense d’activités. Parce que ce changement est graduel, les personnes dirigeantes se rassurent en observant des transitions douces au quotidien. C’est le piège de la gradualité. L’étude du MIT montre que d’ici 2029, les modèles d’IA seront capables d’accomplir la grande majorité des tâches textuelles avec un taux de réussite de 80 % à 95 %. Attendre l’inondation pour apprendre à nager à nos équipes est une erreur stratégique majeure.
Puisque l’IA prend en charge les tâches automatisables, la valeur ajoutée d’un membre de l’organisation se déplace vers le haut de la pyramide cognitive3. Supprimer des postes sous prétexte que l’IA effectue une partie du travail d’une personne est un calcul à court terme. Il faut plutôt utiliser ce temps libéré pour propulser l’humain là où la machine échoue : dans la pensée stratégique, la résolution de problèmes complexes, la relation client empathique et la gouvernance éthique. L’IA nous offre une occasion historique de revaloriser le travail humain.
La gradualité de cette marée nous donne le temps d’agir, à condition de commencer immédiatement. Investir massivement dans le développement des compétences (upskilling) et la reconversion (reskilling) est le seul moyen de transformer nos équipes en navigateurs chevronnés. Trois chantiers RH doivent devenir prioritaires :
L’IA va s’infiltrer partout, graduellement. Les entreprises qui réduiront leurs effectifs pour des gains à court terme se priveront de l’intelligence humaine nécessaire pour naviguer dans un monde complexe. À l’inverse, les leaders visionnaires feront le choix de protéger leurs talents et d’élever leurs compétences pour transformer ce défi en une vague de croissance. N’attendons pas d’avoir de l’eau jusqu’au cou pour agir.
Recherches et études complémentaires :
Emilie est cofondatrice et rédactrice en chef du e-magazine FacteurH.com ainsi qu'animatrice de l'émission Web VecteurH.
Didier Dubois a cofondé HRM Groupe en 2006 qui s'est joint à Humance en 2023.
Facteur H est un espace convivial de référence francophone en ressources humaines pour rester à l’affût des nouvelles tendances et trouver des solutions concrètes et applicables aux défis organisationnels d’aujourd’hui et de demain.