Que se passerait-il si les professionnels RH pouvaient repérer un risque avant qu’il ne devienne un problème? L’intuition et l’expérience permettent déjà de sentir qu’une équipe se fragilise, qu’une compétence devient critique ou qu’un projet de transformation ne se dirige pas sur la bonne trajectoire. Les données, l’analytique RH et l’intelligence artificielle peuvent rendre ces signaux plus visibles et mieux éclairer la décision. Encore faut-il bâtir cette capacité dans le bon ordre et préserver le jugement humain.
L’IA ne corrige pas des données incomplètes, incohérentes ou mal définies. Elle peut au contraire amplifier leurs défauts et donner une apparence de précision à des conclusions déjà fragiles. Avant de chercher à prédire le roulement ou à détecter une population à risque, il faut donc savoir d’où viennent les données, ce qu’elles signifient et si elles sont comparables dans le temps et entre les différents départements ou entités de l’organisation.
Cette base repose sur des définitions communes, des règles de qualité, des responsabilités claires et des accès contrôlés. Par exemple, un départ volontaire doit être catégorisé de la même façon dans les différentes entités. Une donnée sensible ne doit être utilisée que pour une finalité légitime, connue et encadrée. La gouvernance n’est donc pas une étape administrative ajoutée au projet : elle détermine la confiance que l’on peut accorder aux analyses et aux usages de l’IA.
Des données fiables ne suffisent toutefois pas. Encore faut-il poser une question d’affaires qui mérite une réponse. Connaître le taux de roulement décrit ce qui s’est produit. L’analyser par équipe, ancienneté, emploi ou superviseur permet de comprendre où le phénomène se concentre, qui est touché et quelles hypothèses doivent être examinées.
Le même raisonnement s’applique à l’absentéisme, au recrutement ou aux compétences. Un résultat global peut sembler rassurant tout en masquant des écarts importants. L’analytique RH met ces écarts en évidence, rapproche plusieurs indicateurs et replace les résultats dans leur contexte. Elle fait passer les RH de « combien? » à « pourquoi? », puis à « que devrions-nous faire? ». C’est à ce moment que les données cessent d’être de la production de rapports et deviennent un outil de compréhension.
Lorsque ces fondations sont solides, l’IA permet d’examiner davantage de variables et de repérer des relations difficiles à voir pour l’humain. Elle peut aider à détecter des signaux faibles, à prédire un risque de départ, à prévoir des besoins de main-d’œuvre ou à comparer les effets possibles de plusieurs scénarios. Les professionnels RH peuvent alors intervenir plus tôt et concentrer leur attention là où l’analyse révèle un enjeu potentiel.
Il faut cependant résister à la tentation de confondre probabilité et certitude. Un modèle apprend à partir du passé; il peut reproduire des biais historiques ou perdre de sa pertinence lorsque le contexte change. Un indicateur prédictif ne constitue donc ni un verdict sur une personne ni une décision prête à appliquer. Il formule un signal à vérifier, à enrichir avec le contexte et à interpréter avec prudence. L’objectif n’est pas de prédire parfaitement les comportements humains, mais de réduire l’incertitude et le risque!
Plus les outils deviennent puissants, plus le rôle humain devient important. Il faut pouvoir expliquer les facteurs considérés, vérifier la qualité du résultat, surveiller les effets indésirables et préciser qui demeure responsable de la décision. Les principes de l’OCDE et le cadre de gestion des risques liés à l’IA du NIST insistent d’ailleurs sur la transparence, la responsabilité et la supervision humaine.
Pour moi, c’est ici que prennent forme des « RH qui comptent ». Elles ne produisent pas davantage de chiffres pour démontrer leur activité. Elles relient les réalités humaines aux enjeux d’affaires et interviennent en amont des décisions. Avant une expansion, une acquisition ou une transformation, elles peuvent ainsi demander : avons-nous les talents et les compétences nécessaires? Quelles équipes sont à risque? Quelle est notre capacité à absorber le changement? Les données et l’IA renforcent leur analyse; l’expertise RH lui donne son sens.
Passer de l’intuition à l’anticipation ne commence donc pas par le choix d’un algorithme. Cela commence par des données fiables, une question d’affaires claire et une capacité d’analyse qui transforme les faits en compréhension. L’IA peut ensuite aider à voir plus tôt ce qui mérite notre attention, sans retirer aux professionnels RH la responsabilité d’interpréter, de recommander et de décider. La question à poser n’est peut-être pas « sommes-nous prêts pour l’IA? », mais plutôt « nos données et nos pratiques nous permettent-elles déjà de prendre des décisions RH plus éclairées? »
Références :
National Institute of Standards and Technology, Artificial Intelligence Risk Management Framework
Détentrice d’un baccalauréat en génie mécanique et d’un MBA en gestion des opérations de l’Université Laval.
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