« Ne juge jamais sans passer deux lunes dans les mocassins de l’autre! »

Par Nathalie Carrier

Tous ceux qui me connaissent bien savent ce que veut dire pour moi ce bon vieux proverbe indien : « Ne juge jamais sans passer deux lunes dans les mocassins de l’autre! » - Proverbe amérindien. Effectivement, je m’amuse souvent à le citer en formation ou en rencontre de coaching. Il me rappelle l’époque où je n’avais pas d’enfants. L’époque où j’allais faire mes courses à l’épicerie du coin, relaxe et zen, en prenant le temps de regarder tous les ingrédients sur les étiquettes et en inspectant chaque aliment, consommant sous l’impulsion du moment… Et puis, tout à coup, arrivait une famille, avec un ou deux enfants, qui piquaient une crise magistrale pour avoir une barre de chocolat ou des bonbons souvent juste devant la caisse! Dérangeant ainsi ma précieuse quiétude de l’époque, je portais alors le jugement suivant dans ma tête : « En-tout-cas, MOI, quand je vais avoir des enfants, je vais les éduquer correctement et ils ne feront pas de crises à l’épicerie, ça, c’est certain! »


Oh malheur! Eh oui! J’ai payé par où j’ai pêché! Car effectivement, un jour, mon magnifique garçon (dont je vais taire le nom ici par respect pour lui) a fait une sainte colère mélodramatique et spectaculaire au IGA près de chez moi! Couché par terre, écume à la bouche, la goutte au nez, il manifestait du haut de ses quatre ans bien sonnés, son besoin ultime et vital d’avoir, ici et maintenant, une « barre Mars »!!! Effectivement, comme chacun des enfants normalement constitués, il testait simplement mes limites, ce qui était tout à fait normal, une simple étape à traverser. J’ai donc réalisé que j’avais déjà jugé sans comprendre, sans même m’être attardée à ce que vit l’autre…  


Le lien avec la gestion de carrière vous dites-vous?

Cette expérience de vie m’a amenée à me questionner sur l’intégration des gens différents en emploi! Comment nous, comme collègues, pairs ou partenaires, nous jugeons souvent, sans même nous intéresser réellement à l’autre, sans même nous placer dans ses souliers! Quelle responsabilité avons-nous donc dans l’intégration des différences au travail comme partenaires professionnels? On lit beaucoup sur le rôle des RH ou des leaders à ce sujet, mais nous sommes-nous réellement intéressés à ce que ces collègues étrangers, différents, nouveaux ou variés vivent vraiment? J’ai interrogé et écouté deux personnes qui ont vécu la chose et je vous raconte ici leur histoire, en ayant pris soin de modifier leur prénom.  


Francesca

Francesca était une jeune femme colombienne de 32 ans, professionnelle, psychologue diplômée et spécialisée en polygraphie, libre et autonome financièrement, qui avait un emploi stimulant dans une grande organisation reconnue de son pays natal. Elle vivait dans un bel appartement dans le quartier des arts de Cali, elle avait une carrière prometteuse et un réseau bien garni dans son pays d’origine.

Le 25 décembre 2001, en sortant faire la fête avec une amie, elle rencontre l’Amourrr! Jean, 41 ans, canadien sympathique en vacances! Il l’a courtisé pendant un certain temps et a même utilisé des stratégies dignes d’un grand film américain qui pourrait voler aisément le titre de « La grande séduction » au classique québécois qu’on connaît. Le 24 mai 2005, elle fait le grand saut et quitte son pays et tout ce qui vient avec sa belle vie d’avant pour immigrer au Canada. Le départ, planifié et bien orchestré est tout de même chargé d’émotions et sa famille, ses amis-es et ses anciens collègues l’encouragent tous dans cette grande décision de vivre ce que ses viscères lui dictent…

En parallèle, elle vit deux choses : le deuil et la tristesse de son départ et l’euphorie de la nouveauté à venir! Ses motivations, comme elle les décrit si bien avec passion et avec son accent latin si chaleureux et musical, sont claires : sa soif de découvrir un monde plus grand que celui où elle vivait et qui commençait à devenir trop petit pour elle. Plusieurs étapes ont été traversées sur une échelle de temps qui a duré (et qui dure encore…) presque 10 ans : le choc, les peurs, l’anxiété, la découverte d’un nouveau pays, les épreuves de la vie, les enjeux de communication, la déception, le manque de reconnaissance, et enfin l’adaptation.

Quand je l’ai questionnée à savoir ce qui l’a le plus aidée à vivre son intégration ici, elle m’a nommé : une bonne et réelle connexion avec les gens, l’intérêt de ses collègues la concernant, elle et ses différences, le fait de découvrir des points communs et des intérêts partagés, la reconnaissance de ses talents, de ses connaissances et de ses compétences, et ce, malgré la barrière de la langue, la création de liens et de souvenirs communs, bref, qu’on se passionne pour et avec elle!

Les conseils (afin de ne pas juger et d’intégrer comme il se doit une personne différente ou nouvelle) que Francesca donne à ses compatriotes sont les suivants :

  • offrez un accompagnement adapté et individualisé à l’autre lors de son intégration en emploi, pas qu’un manuel de l’employé dans un gros cartable!
  • prenez le temps d’entrer en contact et de connaître l’autre, d’écouter ses intentions, son histoire et ses intérêts;
  • partagez clairement votre vision, vos valeurs, votre culture;
  • répondez aux demandes d’aide et de soutien, voire même, allez au-devant de celles-ci, car la personne différente ne voudra pas déranger de peur d’être un fardeau ou d’être étiquetée…;
  • et surtout, offrez-lui un tremplin sécuritaire et acceptez qu’elle commette des erreurs. Elle ne peut que grandir, se développer et apprendre!
crédits:depositphotos.com

Patricia

Femme transgenre de 47 ans, sa transition au travail a eu lieu il y a 3 ans. Sa situation est particulière, car elle travaille pour une entreprise de génie-conseil dans le secteur de la construction. Elle y travaille encore aujourd’hui. Patricia a pris connaissance de sa différence quand elle avait environ 8 ans (à la fin des années 1970). Les temps étaient différents à cette époque et elle a gardé cette différence pour elle, sachant qu’elle allait « déranger »… Elle a appris à se taire et, avec les années, à vivre cette différence de façon solitaire (dans le placard!). Elle ne connaissait pas ce qu’était la transsexualité. Elle n’était pas capable de définir qui elle était réellement, c’était donc impossible pour elle de faire des démarches en ce sens.


Avec l’avènement d’Internet, la transsexualité est devenue plus visible et ça lui a permis de s’identifier, du moins en partie, à ce groupe que dans les années 2000. Par contre, elle avait toujours de la difficulté à se voir en tant que personne transgenre. Les images véhiculées par le Web ne correspondaient pas à l’image qu’elle avait d’elle-même. Les miroirs, eux aussi, ne reflétaient pas l’image qu’elle avait d’elle-même. Les années 2000 ont aussi été ponctuées par la naissance de ses 3 filles, un moment dans la vie où, en tant que parents, on s’oublie…


En 2010, le déclic s’est fait! Un événement personnel lui a permis de croire en elle, de mieux comprendre qui elle était fondamentalement. Par la suite, elle a fait des recherches, s’est inscrite à des forums d’échange. Petit à petit, elle a pu mieux se définir. Pour elle, la transition s’imposait afin de s’aligner avec qui elle était, en fait, avec qui elle est vraiment!


Par la suite, son processus de transition s’est enclenché. Dans celui-ci, il y a eu plusieurs volets :

  • légal (changement de nom et mention du sexe);
  • médical (hormones, chirurgies…);
  • familial (sa conjointe et ses trois filles qui l’ont accompagnée et qui ont vécu le tout en se serrant les coudes, ensemble);
  • professionnel (milieu de la construction, donc un milieu plutôt masculin qui allait vivre et voir sa transformation avec tous leurs biais, jugements, préjugés, perceptions et questionnements…).


Ce qui l’a aidée à vivre le tout? L’appui de plusieurs personnes dans tous ces différents volets : sa conjointe et ses enfants, ses amis-es, ses supérieurs et partenaires RH, certaines personnes-clés chez les entrepreneurs en construction, les professionnels de la santé spécialisés pour les personnes transgenres et les professionnels de son programme d’aide aux employées. La connexion quoi! Tout comme pour Francesca.


Pour chacune des sphères de sa vie, elle a fait un plan pour diffuser la bonne nouvelle. Au travail, elle a commencé par aviser son supérieur de la situation. Celui-ci a ensuite communiqué avec les ressources humaines. Ils ont établi un plan de match. Ce plan comprenait de la formation et de l’information sur les personnes transgenres pour les associés de l’entreprise. Par la suite, toujours avec le support de son supérieur immédiat, ils ont communiqué avec le supérieur de l’usine. Il a avisé à son tour les RH! Les directeurs de l’usine ont aussi reçu une formation sur les personnes transgenres. Un plan de communication a été mis en place pour la diffusion de sa transition en 3 temps : au bureau de génie-conseil, à l’usine et aux entrepreneurs avec qui elle faisait régulièrement affaires. Communiquez, communiquez et encore communiquez!


Une chose est certaine et lui apparaît comme évidente aujourd’hui : sa réputation dans le milieu où elle œuvre a joué un rôle particulièrement important. Elle a pu être reconnue et respectée comme il se doit! Parfois, elle se dit qu’elle aurait aimé faire sa transition beaucoup plus tôt dans sa vie. Mais au final, quand elle regarde son passé et où elle était au moment de sa transition, elle n’y changerait rien…


Le point commun?

Autant dans mon histoire comme parent, que dans l’histoire de Francesca ou même de Patricia, ce qui me frappe c’est l’importance de la diversité. Mon intention en vous écrivant ces lignes est de nous conscientiser. L’humain craint la différence, mais en réalité, c’est la beauté de notre monde, de notre planète! Peut-on vraiment se permettre de juger sans comprendre? Avons-nous réellement le luxe de lever le nez sur la diversité dans les organisations aujourd’hui? Pourrions-nous tous enfin comprendre que c’est par la différence qu’on peut évoluer, se challenger, voir autrement et innover?

Je vous invite donc à vous intéresser aux gens qui vous sortent de votre zone de confort! Et, dans votre vie professionnelle, dans vos équipes de travail, dans vos carrières, à embrasser ce qui vous déstabilise! Les nouvelles générations qui cohabitent avec les plus seniors, les nouveaux arrivants qui s’intègrent à notre culture, les nouveaux métiers qui sont à l’aube de leur développement sont une réalité qu’on ne peut plus nier. Les équipes les plus performantes et les organisations les plus saines sont, selon moi, celles où leurs membres ne sont pas tous identiques, monochromes et gris, mais plutôt colorés, différents, complémentaires et de toutes provenances! Prochain article, les talents et l’importance d’avoir une équipe qui se complète et qui est diversifiée. Ça vous dit?




À proposMentions Légales