Parler dans un tuyau

Par François Chauvin

Après des heures en classe virtuelle et d’entretiens individuels, via Z…, T…, je ne serai jamais assez reconnaissant à mon antenne 4 g de capter les précieuses ondes situées à 3,9 km de mon domicile situé en zone blanche!

Pour le contenu, c’est plus délicat, j’ai l’impression de plus en plus fréquente de parler dans un tuyau, il y a un sérieux brouillage dans la communication.

Pour mémoire, depuis le cri primal, j’ai passé des années à perfectionner mes capacités de communication. Utiliser les pauses, moduler la voix en avant ou en arrière de la bouche pour être plus ou moins direct, parler à travers la voyelle « a » pour arrondir le propos, écouter les silences, les amorces de phrases, la gestuelle, en privilégiant la souplesse corporelle pour arrondir les propos. Bref, je tentais d’établir une qualité de communication digne d’un enregistrement musical à haute résolution.

Depuis 6 mois, cette communication ressemble plus à du MP3, j’ai perdu de la bande passante, je suis compressé, l’oreille et les trapèzes tendus, transformé en homme tronc numérique. Certes, les idées passent. Je fais un effort d’élocution, je pousse un peu le volume sonore, j’accentue les messages clés. Je fais comme si je faisais une déclaration d’amour dans une langue autre que ma langue maternelle, je suis plus direct, j’ai même de belles surprises, la méditation et le terpnos logos de l’hypnose ou de la sophrologie passent bien.

C’est moins riche, mais tout aussi efficace, avec les points de réserve suivants :

  • Je peux prendre en compte une vision simpliste de ce que l’autre dit et de m’en tenir là. Réinterroger, reformuler demandant un effort démultiplié, je me rends compte que je n’ai pas bien capté ce que l’autre veut dire lorsque je réponds à côté. 
  • Je risque de faire des tunnels, c’est-à-dire m’engager dans une mauvaise piste et surtout poursuivre pendant de longues minutes, par absence de « feedback » perçu des autres. Surtout s’ils sont en écran noir.
  • Je peux blesser, ou semer de l’incompréhension, de la discorde par l’emploi de mots inappropriés. La confrontation d’idées bienveillantes, le recadrage à travers un tuyau ne passe pas forcément bien. Avec le risque que l’on m’a rapporté d’être raccroché numériquement.
  • Je peux avoir un échange plat, sans relief. Le propre d’un dialogue, c’est de zoomer pour approfondir des « détails » et dézoomer pour donner de la perspective. Dans un tuyau d’un diamètre fixe de 2 cm, cela reste évidemment possible.

crédits:depositphotos.com

Le caractère systématique et durable de ce mode de communication bien adapté aux affaires courantes peut remettre en cause deux éléments qui donnent du piment à la vie.

- Le goût de la nouveauté : l’intégration de nouveaux employés est difficile, acquérir de nouveaux clients et créer un lien de confiance également, la créativité et la génération d’idées nouvelles sont moins évidentes par l’absence d’écoute des signaux faibles. L’expression de la fragilité, qui fait notre force est aussi moins évidente. Je crains l’entre-soi, la banalisation et la standardisation des démarches à travers le tuyau.

- Le goût de la relation : les tuyaux donnent toute une gamme de possibilités pour vivre en société via des messages, des plateformes sans prendre le risque de « déranger l’autre » en l’appelant, en le rencontrant. Je peux être hyper connecté tout en me protégeant de tout le trouble que peuvent amener l’altérité, la remise en cause de mes idées et de mes comportements.

Ce ne sont là que des impressions nourries par une fatigue liée à presqu’un an d’intubation numérique. La question de savoir si la taille du tuyau influe sur la qualité du contenu reste ouverte. Ou bien peut-être s’agit-il simplement de mes connexions internes qui ont besoin d’une mise à jour.  


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