Bonheur, Performance et Argent

Par Mario Côté

Je me suis récemment entendu avec l’éminent professeur titulaire de l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, Jacques Forest, pour reprendre cinq de ses publications récentes et en tirer certaines idées maîtresses à partager avec les lecteurs de FacteurH. Fait à noter, d’entrée de jeu, je n’ai versé aucun montant au professeur Forest pour avoir accès à ses articles et il ne m’a rien payé pour le citer en retour. L’argent, comme facteur de motivation, n’est donc aucunement en jeu entre nous, et nous en sommes très heureux!


On dit souvent que « l’argent ne fait pas le bonheur »… mais encore! Il est évident que l’argent est nécessaire pour répondre à ses besoins fondamentaux et à ceux de sa famille. En ce sens, une rémunération décente contribue, d’une certaine manière, au bonheur! On pourrait évidemment débattre encore longtemps du lien entre l’argent et le bonheur. L’argent peut y contribuer, mais n’est pas nécessaire à ce dernier. J’en prends pour exemple le petit cubain aperçu lors de mes vacances il y a quelques années, tout souriant et qui dansait pieds nus à en perdre le souffle dans la porte de sa maison au sol en terre battue. Riche? Certainement pas. Heureux? Assurément. Le bonheur, c’est surtout de savoir profiter du moment présent.


Cela dit, existe-t-il un montant minimum pour équilibrer argent et bonheur? Si l’on se réfère aux travaux des gagnants du prix Nobel d’économie, Daniel Kahneman et Angus Deaton, « dépassé un certain seuil, oscillant aux alentours de 75 000 $/an et variant selon l’indice des prix à la consommation, l’argent n’a strictement aucun impact sur le bien-être ».


Cela remet en perspective la croyance populaire voulant « qu’aucune méthode ou technique n’est aussi efficace que l’argent pour motiver (Locke, Feren, McCaleb, Shaw & Denny, 1980, page 379, traduction libre) » ou encore que l’argent soit un déterminant capital de la motivation et de la performance des employés. (Aguinis, Joo & Gottfredson, 2013.)  


Malgré cela, le « principe de la carotte » demeure profondément ancré dans les pratiques de gestion de nombreuses organisations : si tu atteins tel objectif, tu auras droit à « une carotte ».


crédits:depositphotos.com

Question de comprendre les différentes raisons qui poussent les gens à vouloir gagner plus d’argent, l’équipe de recherche de Jacques Forest a découvert que certains motifs avaient un effet neutre sur les individus :  pour satisfaire les exigences de base pour vivre ou pour être en mesure de soutenir une famille. D’autres avaient un effet bénéfique : pour donner de l’argent à ceux qui en ont besoin, pour être rémunéré équitablement pour ses réalisations au travail, pour avoir une autonomie financière et ne pas devoir rendre de comptes, pour consacrer du temps à ses loisirs ou pour savoir qu’il est possible de faire face aux défis de la vie. Enfin, certaines raisons ont un effet nuisible : pour pouvoir dépenser de l’argent impulsivement, pour attirer l’attention et l’admiration de son entourage ou pour surmonter ses doutes personnels et prouver aux autres sa valeur. (Forest et al 2017)


L’argent demeure donc un sujet délicat! Il n’est pas nécessairement la meilleure source de motivation au travail. Dans la mesure où il permet de combler les besoins essentiels d’un individu ou qu’il lui permet d’exercer son autonomie, sa compétence ou son affiliation sociale (les déterminants de la théorie de l’autodétermination), l’argent peut avoir un effet bénéfique sur l’individu. Il peut néanmoins avoir des effets négatifs sur le bien-être psychologique quand il sert à être impulsif, se comparer ou surmonter ses doutes personnels.


En ce sens, considérant ces constats, une organisation aurait intérêt à réfléchir un peu avant de mettre l’argent au cœur de sa stratégie de mobilisation. Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, si l’on attire des gens principalement par l’argent… ces derniers seront aussi tentés de nous quitter pour de meilleures offres ailleurs éventuellement alors, que si l’on attire ces candidats avec des facteurs de motivation intrinsèques tels qu’une autonomie professionnelle et une liberté de réalisation des mandats, la possibilité qu’ils se développent et qu’ils utilisent pleinement leurs talents ou celle de faire partie d’une équipe de rêve, créera plus de chances que leur fidélité soit gagnée durablement!  


Bonne réflexion!


Source d’inspiration pour cet article :

Forest, J., Thibault Landry, A, Manganelli, L, Trépanier, S-G, Kindlein, J (2017) Équilibrer la nécessité de faire de l’argent avec le besoin d’être heureux, revuerh.orh, pp 42-47.

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